Que vaut le nouveau film de James Gray avec Adam Driver, Miles Teller et Scarlett Johansson ? Gros morceau de la compétition.
PAPER TIGER
James Gray (US) Compétition
cannes 2026 // compétition // snd // prochainement au cinéma
Après l’intimiste et autobiographique « Armageddon Time », James Gray opère un retour aux sources et délaisse la mélancolie des souvenirs pour renouer avec la sève de ses premiers chefs-d’œuvre, « Little Odessa » et « La Nuit nous appartient ». Un polar poisseux, tragique et familial, ancré dans le Queens new-yorkais et autour du canal de Gowanus au milieu des années 1980.
S’ouvrant sous le haut patronage de la tragédie grecque avec une citation d’Eschyle tirée de « Agamemnon » sur le coût de l’ambition, le décor est planté et le film suit deux frères, Gary et Irwin, l’un ingénieur et l’autre ancien flic, portés par l’énergie de l’espoir. Ils tentent de s’extirper de leur condition en poursuivant un « rêve américain » qui semble enfin à portée de main. Mais l’opportunité qui s’offre à eux est un miroir aux alouettes. Piégés qu’ils sont dans l’engrenage d’une affaire trop belle pour être vraie, sous l’œil glacial de la mafia russe. Alors que la corruption et la violence se resserrent sur leur famille (Scarlett Johansson en mère courage et désarmée), le lien fraternel s’effiloche et la trahison devient l’unique porte de sortie.
À lire certains journalistes de la presse américaine, leur désamour pour le travail de Gray n’est pas prêt de cicatriser. À croire que certains tweets ou papiers sont écrits par avance. Hum hum. Côté français, toute autre ambiance, quand on ne feint pas de découvrir le genre comme s’ils n’avaient jamais vu un bon Lumet ou Mann ou même les précédents sommets de Gray. Oui, James Gray revisite son cinéma avec un projet ultra-personnel écrit après la mort de son père. Oui, c’est admirablement mis en scène et formellement somptueux grâce à la texture de la pellicule de Joaquin Baca-Asay (le chef op de « La Nuit nous appartient et « Two Lovers ») et aux lumières tungstène rétro et au sens maniaque du détail de son chef déco historique Happy Massee. Miles Teller est absolument grand, impérial, et s’impose d’ores et déjà comme un prétendant sérieux pour le prix d’interprétation masculine face à un Adam Driver intense (qui a lui seul redéfinit le cadre et le travail du cinéaste). Le tout bercé par la partition opératique de Christopher Spelman calquée sur Puccini comme une nouvelle énième obsession de l’esthète réal new-yorkais. Mais l’ensemble s’avère lourd, terriblement appuyé dans son discours thématique sur le capitalisme sauvage et fâcheusement classique dans son exécution. Un peu dans la même veine que tous les films en compétition vus jusqu’alors, l’indifférence polie succède trop souvent à l’immense espoir et à l’excitation viscérale que le noir de la salle invoque.