La projection du nouveau de Jacques Audiard a fait l’effet d’une catharsis expiatoire à la mi-temps d’une compétition atone jusque là
EMILIA PEREZ
Jacques Audiard (Fra) Compétition
Sur le papier, c’était le projet qui risquait le plus gros le passage au tamis intransigeant du tapris rouge cannois. Jugez plutôt, Jacques Audiard a confié à la chanteuse Camille de « scorer » la bande-son des chansons d’une comédie musicale (chantée et chorégraphiée) plantée dans le décor d’un polar sur les narco-traficants mexicains quelque chamboulée quand le chef tout-puissant du cartel décide de devenir femme et de s’appeler Emilia Perez ! Rajoutez une onction de stars (Zoe Saldana, Selena Gomez et Edgar Ramirez) et vous avez l’un des grands paris de cinéma de Pathé pour l’année à venir. Au soir du quatrième jour de la compétition, c’est une salle Debussy quelque peu (déjà) fatiguée qui s’avançait pleine comme un oeuf pour découvrir le film à l’aune de la mi-temps de chasse à la Palme d’or. Il faut dire que depuis le lancement des hostilités, la tonalité est quelque peu morose. Ni Diamant Brut premier film de la Française Agathe Riedinger, ni La Jeune femme à l’aiguille du Suédois Magnus Von Horn, ni Bird de la Britannique Andrea Arnold (notre numéro un de la liste Wask des 100 films pour Cannes), ni (bien sûr) Megalopolis de Francis Ford Coppola, ni Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde du Roumain Emanuel Pârvu (film studieux et label qualité roumanie mais sans plus), et ni Oh, Canada de Paul Schrader avec Richard Gere, Uma Thurman et Jacob Elordi, n’ont réussi à enthousiasmer les festivaliers en mal de sensations fortes. À entendre l’ovation (rare en séance de presse) survenue au générique de fin de Emilia Perez, la projection a agi comme un soulagement collectif. Il se passait enfin quelque chose. Tout n’est pas parfait mais le nouveau film de Jacques Audiard brille par son ambition et son audace. Il s’y joue quelque chose d’éminemment contemporain (surtout en contre-point à l’ampoulé Megalopolis déjà oublié ou presque). Comme dans tout musical sur grand écran, il faut se laisser bercer par les premières notes et les chorégraphies inhérentes sans glousser et prendre le parti d’en rire. Une fois passé cet écueil, le plaisir est palpable. Le rythme ne s’essouffle jamais, la direction artistique assez démente et le casting au diapason, Zoe Saldana en tête, dans la peau de Rita, avocate surqualifiée et exploitée jusqu’à la moelle par son cabinet véreux qui voit une porte de sortie inespérée s’ouvrir à elle quand Manitas le chef de cartel lui demande de l’aider à se retirer des affaires et réaliser le plan qu’il peaufine en secret depuis des années : devenir enfin la femme qu’il a toujours rêvé d’être. Face à elle Selena Gomez et surtout l’artiste trans Karla Sofia Gasćon qui transperce l’écran dès que surgit le personnage d’Emilia Perez. Un premier très sérieux candidat au plamarès.
cannes 2024 // compétition // pathé // sortie le 28 août 2024


